Classé dans : Dreyer (Carl T.) | Mots-clefs: Birgitte Federspiel, Carl T. Dreyer, Cay Kristiansen, Ejner Federspiel, Emil Hass Christensen, Preben Lerdoff Rye, Sylvia Echausen
Il y a dans tous les domaines artistiques des passages réputés difficiles qu’on évite généralement d’imposer au débutant. Ces paliers sont pourtant des passages obligés pour qui veut appréhender l’art dans son ensemble. En piano par exemple, on débute généralement par La lettre à Elise, pas par les Années de pèlerinage de Liszt. Il en est évidemment de même pour le cinéma. Dreyer fait partie, au même titre que Tarkovski ou Bresson, du cercle très fermé des réalisateurs rigoureux qui ne concédaient rien sur la forme comme sur le fond. Si Vampyr était déjà dans cette lignée, c’est sans doute avec Ordet que Dreyer porta si loin son exigence.
Fait assez rare, Ordet s’ouvre directement sur le titre, sans générique, comme pour signifier d’entrée à gros traits que le film repose sur une ambiance austère (doux euphémisme). Dans une ferme du Jutland (la partie continentale du Danemark) une famille dirigée par Morten Borgen, un veuf à l’air sévère qui bien que rigoureux sur le plan théologique n’en est pas moins débonnaire. Le vieux Borgen a trois fils. L’aîné, Mikel, est marié à Inger qui habite la ferme et a deux filles. Le second, Johannes, apparaît comme un illuminé, un simple d’esprit qui annone des phrases sous forme de sermons se prenant pour le Christ ressuscité. Le benjamin, Anders, est amoureux de la fille de Peter Skraedder, un tailleur voisin, avec qui le patriarche Borgen est en froid depuis des années sur la question religieuse. Tout cette petite famille vit au rythme des discours mystiques de Johannes, des querelles sans fin entre les familles Skraedder et Borgen ainsi que de la grossesse d’Inger, qui attend son troisième enfant. Inger donne naissance à un enfant mort-né et décède des suites de l’accouchement. Johannes, qui avait disparu entre temps, refait surface au cours de la cérémonie précédent l’enterrement d’Inger. Le moment est alors venu pour le spectateur d’assister à l’une des plus extraordinaires (dans tous les sens du terme) scènes de l’histoire du cinéma.
Avant tout, dire que la photographie d’Ordet est d’une beauté suffocante. Rarement les clairs-obscurs auront été aussi magnifiques. Ordet n’est pas un film, c’est un tableau. Déjà Jour de colère, tourné douze ans plus tôt, nous permettait de ressentir un choc de cette sorte. Redire aussi que le miracle final est une scène tout bonnement prodigieuse qui ne peut laisser personne indifférent, même les athées (c’est mon cas). Dreyer, très investi dans la question religieuse, tente, à sa manière, de démêlé les querelles plus ou moins violentes qui furent toujours vivaces au Danemark d’abord, mais partout de le monde en règle général. Aride et exigeant, Ordet est un chef-d’œuvre comme il n’en existe pas cinquante dans l’histoire du cinéma. Lion d’or à Venise.
Classé dans : Sjöström (Victor) | Mots-clefs: Dorothy Cumming, Edward Earle, Lars Hanson, Lillian Gish, Montagu Love, Victor Sjöström
Lorsqu’il débarque à Hollywood en 1924, il ne s’agit pas pour Sjöström d’un choix hasardeux. En effet, sa famille, alors qu’il n’a qu’un an, émigre aux Etats-Unis. Ce n’est qu’à dix-sept ans qu’il retrouvera son pays natal qu’il connaît finalement très mal. C’est donc à la fin du XIXème siècle qu’il entame un carrière d’acteur dans une troupe itinérante de théâtre. Il est généralement considéré avec son compatriote Mauritz Stiller (celui qui découvrit Greta Garbo) comme l’un des pères du cinéma suédois. Il est impossible, lorsque l’on évoque Seastrom (son nom américanisé), de ne pas parler de son inoubliable prestation dans le film de Bergman, Les fraises sauvages. Impossible aussi de ne pas évoquer ses plus grands succès comme La charrette fantôme, La lettre écarlate et donc, Le vent.
Letty (Lillian Gish, égérie de Griffith avec lequel elle a tourné la plupart de ses chefs-d’œuvre et déesse du foyer chez Laughton dans La nuit du chasseur) est une jeune femme naïve venue de sa Viriginie natale qui décide de se rendre chez son cousin dans le grand ouest. Dans le train qui l’y mène elle rencontre un beau parleur qui lui fait plus ou moins la cour. Celui-ci s’amuse de sa peur pour le vent qui souffle particulièrement fort dans cette région, l’avertissant que l’endroit où elle se rend est aussi peu hospitalier. Arrivée, elle peut mesurer la force des éléments. Deux hommes, envoyés par son cousin Beverly, l’attendent. Tous deux tentent de la séduire mais rien y fait, la jeune femme semble avoir la tête ailleurs. Le vent qui l’effraie et sa hâte de revoir son cousin sont ses principales préoccupations. Les retrouvailles avec Beverly sont agréables si l’on excepte Cora, la femme de ce dernier, qui voit en Letty une ennemie potentielle. A mesure que sa haine envers Letty s’accentue, Cora devient de plus en plus irascible. Elle ira même jusqu’à en venir aux mains, sommant Letty de choisir les deux hommes qui sont après elle plutôt que son mari. A l’extérieur, le vent continue à hanter la jeune femme.
1927-1928, l’apogée du muet. Le film de Sjöström participe bien évidemment de ces sommets. Tourné en partie dans le désert de Mojave, tout comme Les rapaces, Le vent est un film sur les éléments, la folie et l’amour. On alterne avec grand talent entre étude psychologique des personnages et œuvre d’une réelle poésie (la métaphore du cheval pour le vent est à tomber). Lillian Gish est parfaite dans ce rôle de brindille malmenée par les éléments, complètement dépasser par tout ce qui l’entoure. La fin, revue et corrigée par les producteurs, est d’une beauté visuelle et poétique confondante. Une des œuvres phares de la première moitié du XXème siècle.
Classé dans : Lubitsch (Ernst) | Mots-clefs: Charles Ruggles, Edward Everett Horton, Ernst Lubitsch, Herbert Marshall, Kay Francis, Miriam Hopkins
Le cinéma de Lubitsch est traditionnellement synonyme d’élégance (la très célèbre “Lubitsch touch”). C’est peu dire qu’il marqua de son empreinte le cinéma américain des années 30 et 40. Parfois sous-estimé, Lubitsch a retrouvé petit à petit toute sa place au sein des panthéons des cinéphiles d’aujourd’hui qui ont appris à le redécouvrir. Regarder un de ses films c’est l’assurance d’un heureux moment toujours très abouti et maîtrisé. Haute pègre est, sans déflorer la tendance de ma critique, à ranger du côté des grands Lubitsch, du moins c’est ce qu’en pense la critique.
A Venise, un baron reçoit une comtesse dont il est éperdument amoureux. Le sentiment paraît réciproque. Au dîner, les masques tombent. Les deux tourtereaux ne sont pas ceux qu’ils prétendent être. Lui, Gaston Monescu (Herbert Marshall), est un voleur notoire et elle, Lily (Miriam Hopkins, vu entre autres dans Sérénade à trois du même Lubitsch) s’est faite spécialiste dans l’art de la séduction afin de dérober à ses soupirants leur bourse (je m’aperçois à la relecture de ces derniers mots que ça peut être sujet à mauvaise interprétation). Ils étaient faits pour s’entendre. Bientôt, ils forment le couple de voleurs de plus redoutable et redouté de toute l’Europe. Gaston et Lily se retrouvent à Paris. Madame Collet (interprétée par la délicieuse Kay Francis), une jeune et riche veuve, sera leur prochaine victime. Gaston parvient à force de belles paroles à se faire embaucher comme secrétaire personnel alors que Lily devient domestique. Leurs relations sont inconnues de Madame Collet et de ses autres employés. L’objectif est de lui dérober une somme de 850 000 francs qui équivaut à l’argent qu’elle a engagé dans son assurance vie. Contre toute attente, Gaston succombe progressivement au charme de sa patronne. Leur rapprochement inquiète beaucoup les deux hommes qui se disputent le cœur de Mariette Collet (Edward Everett Horton et Charles Ruggles parfaitement complémentaires) ainsi que les membres du comité de direction qui gèrent ses affaires.
Haute pègre est définitivement mon Lubitsch préféré avec To Be or Not to Be réalisé dix ans plus tard. Sa classieuse sophistication et sa réjouissante direction d’acteurs en font une indéniable référence du cinéma comique américain. La joie qu’éprouvent les acteurs est visible comme le nez au milieu de la figure et a le don d’être communicative. Pour reprendre la désormais célèbre phrase de Truffaut, lui aussi admirateur du cinéaste d’origine allemande, “dans le gruyère Lubitsch, chaque trou est [effectivement] génial”. Notons la parfaite écriture de son compère Samson Raphaelson avec lequel il collabora sur neuf films (en gros toutes ses plus grandes réussites à l’exception de To Be or Not to Be). Perfection de la mise en scène, délicate utilisation de l’ellipse, ne cherchez pas plus loin, Trouble in Paradise est la quintessence de la Lubitsch touch.
Classé dans : Hamer (Robert) | Mots-clefs: Alec Guinness, Dennis Price, Joan Greenwood, Robert Hamer, Valerie Hobson
Après trois ou quatre de films de faible ou moyenne notoriété (du moins pour le profane) j’ai décidé de revenir à quelque chose de plus largement reconnu. Noblesse oblige est un de ces films que toute personne s’intéressant un minimum au cinéma a dû voir au moins une fois. A cette époque, le cinéma anglais est à son apogée. Fer de lance de ce mouvement, les studios Ealing dont nous avons déjà parlé à l’occasion de la chronique de The Ladykillers. Plusieurs éléments on fait la renommée de Kind Hearts and Coronets parmi lesquels son humour typiquement british et la prestation (les prestations devrais-je dire) remarquable et remarquée d’Alec Guinness.
Louis d’Ascoyne Mazzini (Dennis Price), duc d’Ascoyne, vit sa dernière nuit en prison. Sa dernière nuit tout court à vrai dire. Le lendemain matin, il sera exécuté pour meurtre. Attendant la mort avec une dignité qui ne manque pas de stupéfier ses geôliers et son bourreau, il se décide à rédiger ses mémoires. Fils d’un chanteur d’opérette et de l’héritière d’une famille aristocrate – les d’Ascoyne – il se retrouve au bas de l’échelle sociale en raison de ce mariage contre-nature. La mort de son père les laisse, sa mère et lui, dans une grande précarité, les d’Ascoyne refusant catégoriquement toute assistance à cette branche qu’elle considère “abâtardie”. Nourri de rancœur, Louis se promet de venger l’honneur de ses parents, en devenant duc d’Ascoyne. Mais les obstacles qui se dressent devant lui sont au nombre de huit. Huit d’Ascoyne plus ou moins vigoureux sont prioritaires dans l’ordre de succession. Pour parvenir à ses fin il se décide à éliminer les uns après les autres ses cousins, ses oncles et sa tante. A mesure que la malédiction s’abat sur les d’Ascoyne, Louis se rapproche du titre ducale qu’il convoite. A coups de ruse, de stratégie et donc d’assassinats, il devient enfin duc d’Ascoyne. C’est ce moment que la police choisit pour l’arrêter et le condamner pour un meurtre, qu’ironie du sort, il n’a pas commis.
N’y allons pas par quatre chemins, Noblesse oblige est une véritable merveille d’humour noir. Rien n’est plus plaisant et de plus immoral que de suivre Dennis Price, superbement cynique et aristocratique, dans son entreprise criminelle. Et que dire – que dire ! – d’Alec Guinness qui interprète avec son incomparable talent pas moins de huit rôles (la famille d’Ascoyne dans son ensemble, y compris Lady Agatha). Des dialogues incisifs et poétiques (qui aurait pensé à citer du Longfellow en abattant une montgolfière, et Lady Agatha par la même occasion) et une excellente interprétation font de ce film une des œuvres phares des studios Ealing dont il a définitivement assis la réputation. Son étiquette de classique de la comédie est amplement méritée. Noblesse oblige fait partie de ces petits plaisirs coupables auquel le cinéphile ne rechigne jamais à s’adonner.
Classé dans : Bergman (Ingmar) | Mots-clefs: David Carradine, Gert Fröbe, Heinz Bennent, Ingmar Bergman, Liv Ullmann
Chroniquer ce film de Bergman m’aurait tout simplement été impossible sans le travail merveilleux de quelques éditeurs de dvds consciencieux et passionnés (ici Carlotta) que je me dois de remercier chaleureusement. Car L’œuf du serpent est un des films les plus méconnus du réalisateur suédois, et – voyez-y une corrélation si vous le souhaitez – certainement le plus sous-estimé. Plusieurs raisons à celà: Bergman ne filme pas en Suède (le fisc au cul il est obligé de se retirer quelques temps), Bergman filme en anglais (et en allemand) et enfin, Bergman est produit par un Italien (Dino de Laurentiis, un ami) avec des sous américains.
L’œuf du serpent déstabilise le cinéphile dès son générique. Ça ne ressemble pas à du Bergman. Ça ne peut pas être du Bergman. Pourtant son nom est bien au générique. Liv Ullmann aussi. On est rassuré. L’histoire se déroule sur une semaine, au cours du mois de novembre 1923 alors que l’inflation et l’humiliation prennent de plus en plus les Allemands à la gorge. Comme paumé dans le Berlin des années 20, un trapéziste américain, Abel Rosenberg (David Carradine que je ne crois pas avoir déjà vu aussi bon) déambule bourré dans un quartier miteux. Alors qu’il rentre dans sa chambre d’hôtel il découvre le corps de son frère, suicidé d’une balle dans la tête. Désemparé, il décide de retrouver l’ex-femme de celui-ci (Liv Ullmann), elle aussi à Berlin avec laquelle il a toujours entretenu de bons rapports. Danseuse de cabaret et pute à mi-temps, elle décide de s’occuper d’Abel et de l’héberger quelques temps. L’inspecteur Bauer (Gert Fröbe dont les connaisseurs de James Bond se rappellent dans le rôle d’Auric Goldfinger) chargé de l’enquête de la mort du frère d’Abel invite celui-ci à se rendre à la morgue. Il lui présente les cadavres de plusieurs personnes qu’il se trouve connaître de près ou de loin. L’angoisse monte à mesure qu’il se sent menacé. Sa paranoïa est amplifiée alors qu’il pense être soupçonné du simple fait qu’il soit juif (on souligne à gros traits le contexte pour le moins chaotique de l’Allemagne de l’époque).
Passée la surprise des premières minutes, L’œuf du serpent s’avère être un film remarquable. Tourné dans les même décors que le Berlin Alexanderplatz de Fassbinder, il est un hommage non dissimulé à Fritz Lang. A son Mabuse d’une part (Heinz Bennent, terrifiant dans le rôle du professeur Vergerus), et au personnage interprété par Otto Wernicke dans M et le Testament du Docteur Mabuse d’autre part (en effet, on évoque un commissaire Lohmann). Deux histoires se mélangent dans le film, la grande et la petite. Mais ce n’est pas nécessairement une dénonciation d’un régime nazi en gestation à laquelle se prête ici Bergman. La petite histoire, celle de deux êtres broyés par la vie, cette grande machine qui va, l’intéresse bien plus. L’œuf du serpent (celui dont la coquille si fine permet déjà de distinguer le parfait petit reptile) obsède et terrifie à la fois. Un film éprouvant qu’on ne saurait mettre devant toutes les paires d’yeux.
Classé dans : Ulmer (Edgar G.) | Mots-clefs: Edgar G. Ulmer, Margaret Field, Raymond Bond, Robert Clarke, William Schallert
Ulmer (1904-1972) fait partie de ces réalisateurs importés de l’ex-Empire Austro-Hongrois. Parmi ses amis et proches collaborateurs on compte Robert et Kurt Siodmak, Billy Wilder ou bien encore Fred Zinnemann, tous nés dans la première décennie du XXème siècle. Il participa par ailleurs en tant que scénariste au dernier film de Murnau, Tabu (1931). Film de série B (ou Z, c’est selon), The Man from Planet X constitue pour bon nombre d’inconditionnels un des classiques du cinéma fantastique.
Une nouvelle planète est découverte par des scientifiques qui craignent une collision prochaine avec la Terre. Pour mieux étudier le phénomène, le professeur Elliot (Raymond Bond) s’est installé en Écosse sur une des nombreuses îles qui compose ce territoire au nord de l’Angleterre. On retrouve le climat auquel on pourrait s’attendre: brouillard épais qui empêche de voir à dix mètres et toute l’angoisse qui peut éventuellement naître de cet état de fait. Elliot n’est pas seul dans son manoir. Il est en compagnie de sa fille Enid et de son assistant, le professeur Mears. Dépêché sur place pour couvrir l’éventuelle catastrophe (un peu ballot quand on y pense) le journaliste John Lawrence (Robert Clarke) retrouve la jeune femme qu’il avait connu plusieurs années auparavant alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. C’est ensemble qu’ils vont tout d’abord découvrir un objet non identifié fabriqué dans un alliage inconnu. Ce n’est que plus tard qu’Enid, alors qu’elle abandonne sa voiture en route suite à une crevaison, croise le chemin du fameux “homme de la planète X”. Le contact est établi par la suite avec le professeur et Lawrence…
Au final The Man from Planet X reste une plutôt bonne surprise. On aurait vite pu, au vu du sujet abordé et des moyens engagés, craindre le pire. Mais Ulmer n’est pas Ed Wood et sait indéniablement manier une caméra. Les acteurs, Robert Clarke en tête (à qui l’on doit par ailleurs le semble-t-il affreux The Hideous Sun Demon noté 2,7 sur IMDB), sont vraiment impliqués et font des soixante-dix minutes du film un agréable moment. Toutefois on aurait bon goût de lui préférer le film de Wise, Le jour où la Terre s’arrêta, sorti la même année et pour le coup bien plus enthousiasmant.
Classé dans : Borzage (Frank) | Mots-clefs: Frank Borzage, Frank Morgan, James Stewart, Margaret Sullavan, Robert Stack, Robert Young
Borzage (il existe deux écoles de prononciation, les pros-”Borzayghee” et les pros-”Borzaydji”, qui rappellent que l’option franchouillarde est définitivement à proscrire) est généralement considéré comme l’un des plus grands réalisateurs américains de l’entre-deux guerres. Parmi les qualités qui l’ont rendu très populaire il est à noter ce soin attentif porté au traitement de la relation amoureuse. Jamais Borzage n’évoque l’amourette mais exalte bien au contraire l’amour fou (voir son adaptation de L’adieu aux armes). Auteur de nombreux chefs-d’œuvres mondialement salués par la critique, Borzage, de l’avis général, signe avec La tempête qui tue son dernier film d’importance. Voyons ce qu’il en est.
Dans une bourgade universitaire située dans les Alpes allemandes, Viktor Roth (Frank Morgan, vu la même année dans The Shop Around the Corner de Lubitsch tout comme James Stewart et Margaret Sullavan) est un professeur réputé et apprécié de tous (sa famille, ses collègues et ses étudiants). Nous sommes dans les derniers jours du mois de janvier 1933. Il est inutile, je pense, de vous rappeler les événements qui remuèrent l’Allemagne à cette époque mais pour bien comprendre la trame du film, il suffit d’avoir les éléments suivants en tête: Viktor Roth est l’époux d’une femme qui d’un premier mariage a eu deux fils; du second lit ils ont eu Freya (Margaret Sullavan) et un autre garçon; Freya est fiancée avec Fritz Marberg (Robert Young) et très amie avec Martin Breitner (James Stewart); Viktor Roth est juif; le fiancé de Freya et ses deux demi-frères se revendiquent ouvertement du parti nazi. L’équation est donc posée. Seul Martin Breitner n’adhère pas à l’idéologie du Führer et assiste, tout comme Freya, le professeur et sa femme, à une explosion de violence sans précédent, contre les juifs en particulier. Parallèlement à l’apogée du nazisme c’est donc le déchirement d’une famille que l’on croyait soudée à laquelle on assiste. Séparée de Fritz, Freya s’éprend du personnage interprété par James Stewart dont elle admire le courage et le pacifisme.
Inspiré de l’ouvrage éponyme de Phyllis Bottome publié deux ans plutôt, The Mortal Storm est un film à la fois politique et lyrique. Politique tout d’abord parce qu’il est l’un des premiers films à dénoncer de manière si ouverte et radicale le nazisme et ses conséquences, l’un des premiers à l’illustrer de manière si réelle et donc terrible (autodafés et camps de concentration). Lyrique ensuite car l’histoire d’amour entre le personnage de Freya et celui de Martin est une des plus belles et fortes jamais portée à l’écran. Et que dire de cette fin dans laquelle la liberté trouve son aboutissement dans l’amour et la mort ? Borzage est un cinéaste dont on ne criera jamais assez le talent. Tampon “Vu et très recommandé par ZDC”.